Site Meter mithridatisation: November 2006

Thursday, November 30, 2006

To have it (or not) 2/2

Ellroy en train de mettre son chapeau

Hellroy et Stiegler, gauches à droite et droits à gauche

"Everything is in the hat" Harold Sakata

>Article original publié dans le L.A. Time, traduit par le Courrier international.

Les années 60 étaient en ébullition. Je tentai de les transformer en matière romanesque. Je décou- vris la picole. Je découvris la dope sans tout le baratin contre-culturel qui va avec. Je m'explosais la tronche et arpentais L.A. mentalement. Dans ce chambardement social, ce qui m'intéressait, ce n'était pas les discours à la con mais la violence. Les émeutes de Watts. Les meurtres commis par Jack Kirschke. Des crimes sexuels en pagaille. J'avais tout L.A. dans mon objectif. Une immersion dans le temps et l'espace.

Passage des années 60 aux années 70. Encore des meurtres sexuels, les Black Panthers défraient la chronique, la famille Manson se paie du bon temps. L.A. me tenait, me pinçait et me dorlotait. Les chambres d'hôtel du centre coûtaient 12 billets la semaine - des lieux sûrs, tous. L.A. était à la fois refuge et zone dangereuse. J'avais un instinct de prédateur pour les itinéraires sûrs. Mon quotient de sécurité égalait mon quotient de risque. En me libérant l'esprit, le filet de sécurité de mon environnement me permettait de penser dangereusement et de m'enfoncer à mon propre rythme dans l'autodestruction. Je volais des livres et de la nourriture dans les magasins. Je partais des restos sans payer. Je lisais dans les bibliothèques publiques et caressais le rêve cinglé de devenir un grand écrivain. Je dormais dans des piaules infectes. Quand je me faisais virer, j'allais m'écrouler dans les parcs ou dans les chiottes d'une station-service. Je rentrais chez les gens et embarquais des soutiens-gorge et des petites culottes. Je partageais des morceaux de viande volés avec des chiens errants auxquels je tenais de longs discours. Je bouffais des cachets, buvais comme un trou, fumais de l'herbe et m'envoyais du sirop pour la toux. Je lisais des polars. J'allais voir des thrillers. Je regardais les enquêtes de flics à la télé. Je vendais mon sang 5 billets le demi-litre. Je forçais les serrures des laveries d'immeuble et volais l'argent des machines et des séchoirs. Je fis plusieurs séjours à la prison du comté pour des trucs débiles. J'arpentais L. A. dans tous les sens. Je me bouchais les oreilles avec du coton pour faire taire des voix inexistantes. Je planquais des magazines de cul dans tous les buis- sons de L.A. Je resquillais dans les cinémas pornos. Je matais les femmes assis aux abribus.

L. A. : tempéré, ensoleillé, idéal pour la vie en plein air. Le champ des possibles, qui se réduit un jour à vivre ou à mourir.

Le toit était rugueux et recouvert de toile goudronnée. En haut de l'escalier, il y avait comme un abri. Au réveil, je ne me souvenais plus de mon nom. J'essayais. Je m'efforçais de reconnecter mes neurones. Je me souvenais d'autres noms. Le mien refusait de revenir.

On était en juin 75. J'avais 27 ans. J'étais sorti trois semaines plus tôt d'une cure de désintoxication alcoolique à Long Beach. L'immeuble était au coin de Pico et Robertson. Un copain vivait au premier. Je ne me souvenais plus de mon nom. J'essayai pendant plus d'une heure. Mes synapses continuaient à grésiller. Je me mis à gueuler. Mon pote m'entendit et appela une ambulance. Les types en blouse blanche m'embarquèrent au County General.

Mes hurlements m'avaient laissé sans voix. Quel- qu'un m'enfonça une aiguille dans le bras. Mon esprit se vida et quand je me réveillai je parvins à articuler mon nom. Formuler mon identité m'horrifia. Je n'avais ni endroit à fuir ni refuge possible.

Cela me calma d'avoir survécu. L'éducation luthérienne de mon enfance refît surface. J'avais retrouve mes esprits. C'était un prêt temporaire de Dieu. Ma panne de cerveau était des représailles divines à mes transgressions. C'est ce que je croyais à l'époque. Je ne peux pas dire que je n'y crois plus. J'eus ensuite des ennuis pulmonaires. Je survécus. Je repris ma vie de plein air avec retenue et circonspection. Je m'abstins de voler. Je me fis engager comme caddie dans un country-club chicos. Je me dégotai un appart pas cher. Je repris mes marches dans L.A. d'un pas plus posé. Ma peur de moi-même se métamorphosa en peur de L. A. Je l'auscultais comme un toubib.

L.A. m'avait flanqué une overdose. L'excitation extrême m'avait cramé les neurones. J'avais violé un bel endroit. J'en avais usurpé l'essence pour me raconter des histoires malsaines. Mon esprit était contaminé par un virus de L.A. Des mauvaises pensées et des stimuli excessifs étaient capables de me détruire. C'est ce que je croyais à l'époque. Je ne peux pas dire que je n'y crois plus. A l'époque, j'étais un mystique conservateur, et je le reste.

J'essayais de maintenir L.A. à une distance mentale convenable. Je me débattais avec le remords et commençais à ressentir les morsures de l'ambition. Elles me tourmentaient et me ravageaient et me mettaient sens dessus dessous. Je savais que je devais changer ma vie de A à Z.

C'est ce que je fis. En 77, j'arrêtai de boire. J'avais trouvé un moyen de rendre hommage à L.A. et de lui rembourser ma lourde dette. Une histoire m'était venue. Ma sobriété lui avait permis de se construire. Je savais que c'était un roman. Je savais que je devais l'écrire.

Je l'écrivis. Je l'intitulai Brown's Requiem. Avon Books le publia en septembre 81 et me paya des clopinettes. Je me tirai vite fait de la ville avec l'argent. L.A. était trop vieux, trop neuf, trop encombré de mes morts. Je Partis m'installer à l'Est pour écrire sur L. A. à distance respectable. Je pensais avoir surmonté la malédiction de ma ville natale. Je me trompais sur toute la ligne.

Banlieue de New York. Cinq autres romans en cinq ans. Une maîtrise croissante du métier. Passage à la dimension supérieure. Longue débauche canalisée dans la suprême éthique du travail. L.A. ? Contenu dans mes livres. Divorcé de l'ici-et-maintenant, réduit au là- bas et alors.

Le Dahlia noir rut mon septième roman^J'en avais délibérément retardé récriture. Je voulais d'abord acquérir une puissance narrative. Il fallait que je me prépare à affronter la vie dans le L.A. de 47. Des fantômes risquaient de s'échapper de leurs compartiments aux volets clos. Geneva Hilliker Ellroy pouvait me tendre une embuscade.

Cela ne se produisit pas. J'attaquai L.A. 47. Je reconstruisis le L. A. de l'époque suivant mon propre cahier des charges. Suivit une tournée de promotion. J'exploitai la confluence Jean-Betty - un vrai filon médiatique. Le Dahlia noir devint un best-seller. J'ai réduit l'histoire Jean-Betty à des phrases à l'emporte pièce et je l'ai vendue comme une marchandise de gros. Le livre était passionné et l'histoire doulou- reusement rendue. Mes prestations promotionnelles étaient à la fois convaincantes et désinvoltes. La tour- née était une tentative de bannissement. Je m'adressais avec brusquerie à Jean et à Betty. Je vous ai sur- montées, j'ai supplanté votre influence, j'en ai fini avec vous. Je me trompais.

Je décidai de vivre exclusivement dans le L.A. de l'époque. J'écrivis Le Grand Nulle Pan et vécus dans le L.A. 1950. L.A. Confidential couvrait la période de 50 à 58. Whitejazz allait jusqu'en 59. J'appelai l'en- semble Le Quatuor de Los Angeles. Je répétais l'histoire de Jean-Betty en l'édulcorant au point de la rendre ennuyeuse et enchaînais avec insouciance mes rafles sur le L.A. de l'époque. La répétition finit par anéantir ma passion pour le L.A. de l'époque. Mes séjours dans

le LA de maintenant confirmèrent que j'étais au bout du rouleau. Pavais un nom, de l'argent. Je vivais a l'hôtel dans des suites et courais après les femmes. Je t'en tais de me réapproprier L.A. sur la base de mon tue ces. Ce fut un échec. Je décidai de quitter LA par l'écriture. Je décidai d'écrire des livres non-L.A.

Ma vie personnelle progressait de façon chaotique. Je rencontrai une femme, l'épousai, en divorçais pour en épouser une autre. Je déménageai de NewYork dans le Connecticut, puis à Kansas City. Mégalo je travaillais d'arrache-pied. J'avalais des litres de café et rédigeais des ébauches de 300 pages pour ma romans. Mes livres étaient des constructions monumentales. Mes tournées de promotion, des expéditions épiques. Mes amis me conseillaient de lever le pied. Je ne les écoutais pas.

American Tabloid sortit en 95. Il explorait la corruption généralisée qui régnait sous la présidence de Kennedy. Je passai du LA. de l'époque aux USA de l'époque. J'élargis ma vision de L.A. au pays entier. Je pensais me débarrasser une fois pour toutes de LA. Je pensais avoir baisé ma ville natale. Une fois encore, je me trompais.

Les événements se croisaient. Un ami journaliste eut accès au dossier d'homicide de ma mère. Il écrivait un article sur les homicides non élucidés de la San Gabriel Valley. Ma femme m'offrit un cadeau pour Noël. C'était une photo de presse datée du 22 juin 58. J'étais dans le garage d'un voisin. J'étais livide. Un flic venait de me dire : "Fiston, ta mère est morte."

Je sais lire les signes. Je sais reconnaître la convergence. Je sais saisir une occasion.

Je me dégotai une commande pour un magazine. Vas-y, va voir le dossier de ta mère et rapporte-nous un article.

Encore une fois LA me fichait une claque en pleine figure. J'ai pris l'avion pour aller consulter le dossier. Un enquêteur du bureau du shérif nommé Bill Stoner m'a raconté ce qu'il contenait. Cela faisait froid dans le dos. C'était ma mère et le LA. de l'époque qui revenaient avec une force irrépressible. Je compris qu'il fallait que je développe l'article pour en faire un livre.

Je compris que je devais reprendre l'enquête sur le meurtre de ma mère.

j'ai négocié un contrat avec un pourcentage pour Bill Stoner. Pendant un an et demi, on a recherché la trace de l'assassin de ma mère. On a fait des kilomètres et redécouvert L.A. C'était un L.A. tout neuf. La San Gabriel Valley ressuscitée. Toujours noyée dans le smog, toujours écrasée de soleil, mais hypra-multiculturelle maintenant. De nouveaux échangeurs, une pollution dingue, une flopée de mini-centres commerciaux avec salons de manucure et takeaway thaïs.

On a tourné en voiture. Parlé. Etudié des rapports d'enquête, interrogé des gens, dressé une liste d'indices. Je découvrais ma mère, plus vivante que morte maintenant. Je me mettais à l'aimer pour de bon. Nous n'avons pas trouvé son assassin. Ça n'avait pas d'importance. J'avais découvert un présage d'elle et, de façon accessoire, des présages du L.A. d'alors et de maintenant.

Nouvelles migrations. Des tonnes d'immigrés. Tailleurs, marchands d'épices, vendeurs de beignets. Cuisines concurrentes se disputant l'espace dans les centres commerciaux et l'appétit des Anglos. Passer de maintenant à alors. Examiner les clichés des rap- ports de police d'alors. Familles nombreuses entassées dans les appartements exigus d'après guerre. Yeux tristes et pleins d'espoir. De vrais immigrés de L.A., pas les dingues camés de mon enfance.

J'ai écrit le livre et je l'ai intitulé Ma part d'ombre. C'était la vie de ma mère, ma vie, celle de Bill Stoner. Rien n'était inventé. Cette fois, j'avais mis le paquet. C'a été de nouveau la frénésie médiatique. J'ai raconté deux mille fois encore mon histoire de L.A. Chaque fois je me rapprochais du pétage de plombs. L'adaptation de L.A. Confidenlial est sortie en salles. Deux mille

lois encore. Sept pays et trente-deux villes américaines. J'ai pris l'avion pour Paris et filé vers le sud.

Impossible de dormir. Mon esprit refusait de décrocher. Je me suis découvert des boutons dans le dos. Pétais persuadé que c'étaient des tumeurs malignes. Je craignais une mort imminente. American Death Trip était un best-seller mondial. J'étais à l'apogée de la reconnaissance publique et j'étais en train de devenir dingue.

Impossible de dormir. J'étais pris de vertiges, j'avais du coton dans la tête et des sueurs froides pendant les interviews. Je faisais des lectures dans des librairies sans me mélanger les pinceaux alors que j'étais mort d'épuisement. J'enlevais ma chemise cinquante fois par jour pour voir si je n'avais pas de lésions.

France, Italie, Pays-Bas, Espagne, Grande-Bretagne. J'attirais les foules et les charmais de façon insensée, cachets. Je m'en passais uniquement pour travailler : je n'écrivais jamais quand j'étais défoncé. J'écrivis de& scénarios et des articles pour des magazines et Laissai mon nouveau roman en plan. Ma mégalomanie de romancier me terrifiait. Je ne pouvais pas encore retourner à la pure œuvre de ma vie.

Je me sentais en danger. J'étais incapable de réguler mon chaos intérieur ou de le sublimer par la création. Kansas City était dangereux. J'avais affreusement besoin d'une zone de sécurité physique. La côte Ouest me faisait signe. C'aurait dû être un indice. En juillet 02, on s'est installés à Carmel. On a acheté une maison qu'on a meublée grand luxe. Ce fut un flop. Mon mariage égrenait ses dix coups avant le K.-O. Carmel donnait froid dans le dos : tout sauf un refuge.

Oui, mais L. A. était proche.

Indices, présages, projections oniriques.

J'y allais souvent en voiture. Je me cachais de ma femme et traînais avec des amis. L'ambivalence de LA me foutait en l'air. Je t'aime, je te hais, j'ai besoin de toi. Je t'en prie, viens vite, et maintenant dégage.

Bien souvent la destinée n'est que le déni poussé jusqu'au point de rupture. Ma consommation de dope augmentait. Je fis trois OD pendant l'été 03. La terreur du toit me reprenait. Je m'en alimentais, en tirais des leçons et lui adressais des prières. Je suivis une cure de désintox en août. Je n'ai plus rien pris depuis.

Je survis toujours. Dieu m'a accordé ce talent. Je suis un opportuniste de L.A. J'ai eu ma licence d'alchimiste à L.A. Je sais transformer la bouse en or.

Ce texte est un document de voyage et un avis de retour. Ce sera ma dernière déclaration autobiographique, qui peut se résumer à cela : mon lieu de naissance a fait de moi ce que je suis, je l'ai fui, j'y suis revenu.

Ma femme et moi avons divorcé. Je cavalais trop. Elle m'a fait don de son pardon avec humour. Reste une amitié indestructible. L'adaptation du Dahlia noir sort [aux Etats-Unis] en septembre. Je travaille à la suite d'American Death Trip. Ce sera mon meilleur roman. Les opportunistes ont le droit de se vanter - s'ils tiennent parole. Je l'ai toujours fait et le ferai toujours.

Ce sera mon dernier roman non-L.A. Après ça, je n'écrirai plus que sur ma ville natale.

Je me suis réinstallé à LA. il y a trois semaines. C'est le seul endroit où je me sente en sécurité. J'ai un superbe appart à deux pas de là où je traînais dans ma jeunesse et j'ai une voiture de sport d'arriviste. Je veux vivre ici, je veux travailler ici, je veux finir mes jours ici. Je veux sentir cette stimulation toujours nouvelle et si familière que seul procure L.A. Je veux me réapproprier L.A. avec un imaginaire mûr et revitalisé.

Aujourd'hui, mon ancien quartier s'appelle Korea-town. Mon ancien marché est une église coréenne, mon ancien bar de quartier un club privé coréen. J'ai roulé dans Western Avenue ce matin. Les vieux immeubles ont de nouvelles façades. Toutes les enseignes sont en coréen. J'ai vu des Coréens faire la queue devant des magasins où j'allais voler autrefois. Je veux savoir qui sont ces gens et pourquoi ils sont venus ici. Je veux qu'ils prospèrent. Je veux qu'ils saisissent leur chance et qu'ils sachent la rendre avec amour.

James Ellroy, juin 2006 (traduit de l'anglais par Gilles Bertolt)


* Le célèbre joueur de base-bail, mort en 1941, était atteint de sclérose latérale amyotrophique et l'ancien président des Etats-Unis de la maladie d'Alzbeimer.

To have it (or not) 1/2

Stiegler avec chapeau

Hellroy et Stiegler, gauches à droite et droits à gauche

"Everything is in the hat" Harold Sakata

>Article original de Michel Alberganti paru dans Le Monde


Une fois de plus, Bernard Stiegler est passé à l'acte. Le 1er janvier, il a quitté l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) pour prendre la direction du développement culturel du Centre Pompidou. A 53 ans, ce philosophe qui se réclame du Socrate qui participe à la guerre du Péloponnèse ou du Leibnitz qui invente la machine à calculer est à l'opposé du penseur reclus. Lui a besoin de « mettre la main à la pâte ». Au risque de se brûler.

« Le philosophe est confronté à la réalité qui, aujourd'hui, est industrielle et technologique, déclare-t-il. Donc, je m'intéresse à l'industrie et à la technologie. » Cette forme de prise directe avec la société mène sa vie depuis son abandon de l'école en 1968. Il passe alors de la classe de seconde aux barricades de la rue Gay-Lussac. « J'ai vu comment les flics laissaient faire... » Ce soupçon de complot le pousse vers le Parti communiste, qu'il quittera en 1976, rejetant « le stalinisme imposé par Georges Marchais ».

Entre-temps, il a baigné dans cette « culture ouvrière » qui était celle de sa famille. Père ingénieur à la télévision française et mère employée de banque faisaient à ses yeux partie de ce « prolétariat en admiration devant la culture » telle qu'elle était avant d'être « bousillée par TF1 ». Il découvre la lecture, la musique, l'histoire de l'art. « La télévision du général de Gaul le m'a élevé . C'est elle qui m'a fait découvrir Eschyle et la tragédie grecque à 12 ans. » On pouvait alors « être pauvre et éduqué ».

Après 1968, il fait tous les métiers : manoeuvre, employé de bureau, commis de courses dans un cabinet d'architecte... Ouvrier agricole, il gère une exploitation dans le Lot-et-Garonne pendant deux ans jusqu'à la grande sécheresse de 1976, qui met fin à ce retour à la terre.

Bernard Stiegler ouvre un bistrot musical à Toulouse, où il invite des musiciens de jazz. « Cela marchait très bien. » Son café-restaurant séduit Gérard Granel, professeur de philosophie à l'université de Toulouse, passionné de jazz. « On est devenus très copains. J'étais très fier de le fréquenter... »

Dans « la limonade », les finances sont souvent tendues. « Du jour au lendemain, je n'ai plus eu droit au moindre découvert bancaire à cause du plan Barre, et mon agence a refusé de payer mes traites... » L'alcool, la java... Bernard Stiegler passe à l'acte. « Je suis allé braquer une banque pour combler mon découvert. » Et ça a marché. « Cela s'est très bien passé... J'y ai pris goût et j'ai braqué trois autres agences. » Toujours seul. « C'est plus efficace et on n'a pas besoin de partager », explique-t-il.

Le quatrième braquage à main armée est fatal. Une patrouille de police l'arrête en flagrant délit. Bernard Stiegler sera condamné à cinq ans de prison. « J'aurais pu en prendre pour quinze ans mais j'avais un très bon avocat. » La chance... Pas uniquement. « J'étais intoxiqué. Sans la prison, j'aurais mal tourné... »

La détention provisoire, qui durera trois ans, commence plutôt bien grâce à l'intervention de Gérard Granel, qui obtient du juge d'instruction l'autorisation exceptionnelle de lui faire parvenir des livres. Mais Bernard Stiegler ne se résigne pas à partager sa cellule avec un autre prisonnier. Sa grève de la faim dure trois semaines. « Je voulais me laisser crever. »

Le mitard et l'isolement dans le quartier de haute sécurité n'y font rien. « On m'a remis dans une cellule normale en me laissant tout seul. » Il commence alors à « dévorer les livres », s'inscrit à l'université de Toulouse et, faute de baccalauréat, passe le concours d'entrée. En menant ses études de philo, il sert d'écrivain public et attrape ainsi le virus de l'enseignement, qui le poussera à aider les détenus qui préparent le bac.

Dès sa sortie de prison, il file à l'aéroport de Blagnac, atterrit à Orly et se rend directement rue d'Ulm, à l'Ecole normale supérieure, lieu symbolique de sa mutation. Là, il rencontre Jacques Derrida auquel il a écrit sur les conseils de Gérard Granel et qui lui a répondu une semaine plus tard. La même année, en 1983, le Collège international de philosophie est créé par Jean-Pierre Chevènement et dirigé par... Jacques Derrida. Bernard Stiegler y tient un séminaire bimensuel sur la technique dès 1984.

Grâce à cette tribune, il est remarqué et embauché comme chercheur au ministère de la recherche avant de travailler sur l'exposition « Mémoire du futur » en 1988 au Centre Pompidou. C'est alors l'Université technologique de Compiègne (UTC) qui lui offre un poste de professeur. Il a enfin l'impression d' « en être sorti ».

Désormais penseur, le dévaliseur accidentel de banques ne renie pas pour autant l'action. A la Bibliothèque nationale, il travaille avant la lettre sur la numérisation de l'écrit, en 1989. Directeur général adjoint de l'Institut national de l'audiovisuel (INA) de 1996 à 1999, il se passionne pour

l'indexation de l'image par son contenu avant de prendre, en 2002, la direction de l'Ircam.

L'année 2006 verra la fusion de toutes ses passions. Il a été nommé au Centre Pompidou pour y développer des technologies interactives et constituer des communautés d'amateurs. Bernard Stiegler tient à se positionner à l'opposé de la culture TF1, dont le PDG, Patrick Le Lay, reconnaît vendre du « temps de cerveau disponible ». Il continue de cultiver une aptitude à la révolte qui n'a rien perdu de sa charge politique. Ni de sa couleur. D'où son étonnement à chaque fois qu'un gouvernement de droite le nomme à un poste.

Sans doute n'a-t-il guère de concurrence. Difficile de lutter. Il commence sa journée dans son bain avec un dictaphone numérique sur lequel il s'enregistre. Il la poursuit en voiture lorsqu'il se rend à l'UTC pour donner un « indispensable » cours hebdomadaire de philosophie. Le samedi et le dimanche matin, il convertit les enregistrements bruts en articles et en livres.

L'été, il écrit dans sa maison en Corse. Quatre livres publiés en 2005 et autant en 2004. Une production telle que son épouse, Caroline Stiegler, a abandonné son métier d'avocate pour transcrire ses enregistrements et collaborer à ses recherches. Avec trois amis philosophes (Georges Collins, Marc Crépon et Catherine Perret), il a créé un site Internet, Ars Industrialis, qui se définit comme une « association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit ».

Un véritable programme

Architecture Moderne 2/2

Ecartez les yeux comme une sole

- Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où, énervé par les petits verres, il parlait -à flots, ah! Pantin! Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et charmants! - Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la sorte! - Je sais d'avance ce que tu vas me dire-, qu'il n'y a point que ces quartiers-là! - Mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai, mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de coulissiers et j'en raffole, la nuit ,surtout, vers deux heures, alors que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles. - Et puis, veux-tu que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi, car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table : la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa, la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à l'heure de la fermeture.

Oui, mon bon, voilà. - Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte, le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des bottines pas fraîches. - Elles ont un je ne sais quoi d'alangui et de pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu pratiquer chez soi.

Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires, des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit enfin partir de chez lui la femme.

Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien peu comprennent car les Saintes Ecritures ont raison: la terre est remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse de lieux communs et de formules! Il nous faut du pittoresque, des architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui prêtent! - Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Etienne-du-Mont! ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent donc pas! - C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes basiliques ou de ces châlets en pierres de taille qu'ils appellent les merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là, qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes!

Et dire que ça va continuer pendant des années, encore, dire que des générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de lutteuse de foire! Quelque chose de propre que cette dondon qui profite de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux et en, robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!

O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui rôdent! Ça m'excite et j'en rêve! Quand on songe qu'à Paris nous ne sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! Et le monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste, nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous échappent!

Architecture Moderne 1/2

Disneyland Paris

En architecture, la situation est maintenant telle.

Les architectes élèvent des monuments saugrenus dont les parties empruntées à tous les âges constituent, dans leur ensemble, les plus serviles parodies qui se puissent voir.

C'est le gàchis dans la platitude et le pastiche; l'art contemporain se résume presque en ce misérable pot-pourri qu'est l'Opéra de M. Garnier et dans cet incohérent palais du Trocadéro qui, vu d'un peu loin, ressemble avec son énorme rotonde et ses gréles minarets à clochetons d'or, à un ventre de femme hydropique couchée, la tête en bas, élevant en l'air deux maigres jambes chaussées de bas à jour et de mules d'or.

Un fait est certain; l'époque n'a produit aucun architecte et ne s'est personnifiée dans aucun style. Après le Roman, le Gothique, la Renaissance, l'architecture se traîne, découvre encore de nouvelles combinaisons de pierres, s'engraisse dans les maussades enipliases, du Louis XIV, maigrit dans le Rococo, meurt d'anémie, dès que la Révolution naît.

Un autre fait certain, c'est que la pierre, considérée jusqu'alors comme matière fondamentale des édices, est fourbue, vidée par ses redites; elle ne peut plus se prêter à d'introuvables innovations qui ne seraient du reste que des emprunts mieux travestis ou plus adroitement raccordés des anciennes formes.

La suprême beauté des âges pieux a créé l'art magnifique, presque surhumain, du Gothique; l'époque de la ribaudaille utilitaire que nous traversons n'a plus rien à réclamer de la pierre qui stratifia en quelque sorte des élans et des prières, mais elle peut s'incarner en des monuments qui symbolisent son activité et sa tristesse, son astuce et son lucre, en des oeuvres moroses et dures, en tout cas, neuves.

Et la matière est ici toute désignée, c'est le fer.

Depuis le règne de Louis-Philippe, la structure ferronnière a été maintes fois tentée, mais l'architecte de talent manque; aucune forme nouvelle n'est découverte, le métal reste partie d'un tout, s'associe à la pierre, demeure agent subalterne, incapable de créer, à lui seul, un monument qui ne soit pas une gare de railways ou une serre, un monument que l'esthétique puisse citer.

Les meilleures applications sont confinées jusqu'à ce jour dans des intérieurs de bâtisses, tels que la salle de lecture de la Bibliothèque nationale et le dedans de l'Hippodrome, son rôle est donc pratique et limité, purement interne.

Tel était le bilan de l'architecture, alors que l'Exposition de 1889 fut résolue.

Il est curieux de voir si, à propos du palais de l'Exposition et de la tour Eiffel, la ferronnerie est sortie de ses tâtonnements et, avec l'aide des majoliques et des tuiles, a inventé enfin un nouveau style.

Il est nécessaire pour juger impartialement l'architecture du Palais de se répéter, à chaque sursaut, que ces bâtiments tout provisoires ont été érigés pour satisfaire le goût des cambrousiers de la province et des rastaquouères hameçonnés dans leur pays par nos annonces.

A ce point de vue, les architectes ont pleinement atteint leur but; ils ont fabriqué de l'art transocéanien, de l'art pour les Américains et les Canaques.

Comment qualifier autrement, en effet, ces deux dômes trapus, bas, craquelés comme des cendriers japonais, vernissés d'un émail turquoise, rechampi d'or; ces longues galeries précédées de vérandas de fonte, aux colonnes bourrées de poteries creuses, au métal peint en bleu ciel; comment qualifier surtout la troisième coupole surmontée d'un génie d'or, la coupole qui couvre cette entrée monumentale, ouvragée de sculptures massives, bardée de statues et de têtes, écussonnée de blasons de villes? On dirait d'une moitié de poire, la queue en l'air, d'un scaphandre géant, émaillé, troué de verrières, lamé d'or, bariolé d'azur et glacé de brun. Et nichés, partout, autour des galeries, dans des plis d'oriflammes, ce sont des génies nus brandissant des caducées et des palmes; ce sont des enfants joufflus, des bottes de chicorées couleur d'étain, des breloques puor nez de sauvages, encore mêlés à des armoiries de cités surmontées de couronnes murales à créneaux d'or.

C'est le triomphe de la mosaïque, de la faïence, de la brique émaillée, du fer peint en chocolat beurré et en bleu; c'est l'affirmation de la polychromie la plus ardente; c'est lourd et criard, emphatique et mesquin; cela évoque en un art différent la peinture théâtrale de Mackart si chère à Hambourg au faste redondant des maisons de filles!

Du coup, il faut bien l'avouer, le mauvais goût des tailleurs de la pierre est surpassé; mais il convient de le répéter aussi, ces constructions temporaires s'ajustent merveilleusement à l'àme des foules qui s'y meuvent. Le soir, alors que l'Exposition devient monstrueuse et charmante, avec sa trêve consentie des ennuis du jour, sa, bonne humeur de casino, son allégresse de fête qui s'exaspère, le dôme central, éclairé en dedans, a l'air d'une veilleuse ornée de vitraux irlandais en papier peint, mais les irritantes surcharges de ses parements s'apaisent; malgré les cordons de lueurs qui courent sur la coupole, l'éclat sec et gueulard de ses bronzes et de ses ors s'éteint et l'on rêve devant cette entrée monumentale et dans la galerie qu'elle commande, à une église consacrée au culte de l'or, sanctifiée par un autel que gravit, aux sons des orgues à vapeur, l'homme le plus riche du monde, le pape américain, Jay Gould, qui célèbre la messe jaune et devant la foule agenouillée, aux appels répétés des timbres électriques, élève l'hostie, le chèque, détaché d'un carnet à souche!

Devant ce temple se dresse la fameuse tour à propos de laquelle l'univers entier délire.

Tous les dithyrambes ont sévi. La Tour n'a point, comme on le craignait soutiré la foudre, mais bien les plus redoutables des rengaînes: "arc de triomphe de l'industrie, tour de Babel, Vulcain, cyclope, toile d'araignée du métal, dentelle du fer." En une touchante unanimité, sans doute acquise, la presse entière, à plat ventre, exalte le génie de M. Eiffel.

Et cependant sa tour ressemble à un tuyau d'usine en construction, à une carcasse qui attend d'être remplie par des pierres de taille ou des briques. On ne peut se figurer que ce grillage infundibuliforme soit achevé, que ce suppositoire solitaire et criblé de trous restera tel.

Cette allure d'échafaudage, cette attitude interrompue, assignées à un édifice maintenant complet révèlent un insens absolu de l'art. Que penser d'ailleurs du ferronnier qui fit badigeonner son oeuvre avec du bronze Barbedienne, qui la fit comme tremper dans du jus refroid, de viande? - C'est en effet la couleur du veau "en Bellevue" des restaurants; c'est la gelée sous laquelle apparaît, ainsi qu'au premier étage de la tour, la dégoûtante teinte du la graisse jaune.

La tour Eiffel est vraiment d'une laideur qui déconcerte et elle n'est même pas énorme! - Vue d'en bas, elle ne semble pas atteindre la hauteur qu'on nous cite. Il faut prendre des points de comparaison, mais imaginez, étagés, les uns sur les autres, le Panthéon et les Invalides, la colonne Vendôme et Notre-Dame et vous ne pouvez vous persuader que le belvédère de la tour escalade le sommet atteint par cet invraisemblable tas. - Vue de loin, c'est encore pis. Ce fût ne dépasse guère le faite des monuments qu'on nomme. De l'Esplanade des Invalides, par exemple, il double à peine une maison de cinq étages; du quai d'Orléans, on l'aperçoit en même temps que le délicat et petit clocher de Saint-Séverin et leur niveau paraît le même.

De près, de loin, du centre de Paris, du fond de la banlieue, l'effet est identique. Le vide de cette cage la diminue; les lattis et les mailles, font de ce trophée du fer une volière horrible.

Enfin, dessinée ou gravée, elle est mesquine. Et que peut être ce flacon clissé de paille peinte, bouché par son campanile comme par un bouchon muni d'un stilligoutte, à côté des puissantes constructions rêvées par Piranèse, voire même des monuments inventés par l'Anglais Martins?

De quelque côté qu'on se tourne, cette oeuvre ment. Elle a trois cents mètres et en parait cent; elle est terminée et elle semble commencée à peine.

A défaut d'une forme d'art difficile à trouver peut-être avec ces treillis qui ne sont en somme que des piles accumulées de ponts, il fallait au moins fabriquer du gigantesque, nous suggérer la sensation de l'énorme; il fallait que cette tour fût immense, qu'elle jaillît à des hauteurs insensées, qu'elle crevât l'espace, qu'elle plantât, à plus de deux mille mètres, avec son dôme, comme une borne inouïe dans la route bouleversée des nues!

C'était irréalisable; alors à quoi bon dresser sur un socle creux un obélisque vide? Il séduira sans doute les rastaquouères, mais il ne disparaîtra pas avec eux, en même temps que les galeries de l'Exposition, que les coupoles bleues dont les clincailles cloisonnées se vendroiit au poids.

Si, négligeant maintenant l'ensemble, l'on se préoccupe du détail, l'on demeure surpris par la grossièreté de chaque pièce. L'on se dit que l'antique ferronnerie avait cependant créé de puissantes oeuvres, que l'art des vieux forgerons du XVIe siècle n'est pas complètement perdu, que quelques artistes modernes ont eux aussi modelé le fer, qu'ils l'ont tordu en des mufles de bêtes, en des visages de femmes, en des faces d'hommes; l'on se dit qu'ils ont également cultivé dans la serre des forges la flore du fer, qu'à Anvers, par exemple, les piliers de la Bourse sont, à leur sommet, enlacés, par des lianes et des tiges qui s'enroulent, fusent, s'épanouissent dans l'air, en d'agiles fleurs dont les gerbes métalliques allègent, vaporisent, en quelque sorte, le plafond de l'héraldique salle.

Ici rien; aucune parure si timide qu'elle soit, aucun caprice, aucun vestige d'art. Quand on pénètre dans la tour, l'on se trouve en face d'un chaos de poutres, entrecroisées, rivées par des boulons, martelées de clous. L'on ne peut songer qu'à des étais soutenant un invisible bâtiment qui croule. L'on ne peut que lever les épaules devant cette gloire du fil de fer et de la plaque, devant cette apothéose de la pile de viaduc, du tablier de pont!

L'on doit se demander enfin quelle est la raison d'être de cette tour. Si on la considère, seule, isolée des autres édifices, distraite du palais qu'elle précède, elle ne présente aucun sens, elle est absurde. Si, au contraire, on l'observe, comme faisant partie d'un tout, comme appartenant à l'ensemble des constructions érigées dans le Champ de Mars, l'on peut conjecturer qu'elle est le clocher de la nouvelle église dans laquelle se célèbre, ainsi que je l'ai dit plus haut, le service divin de la haute Banque. Elle serait alors le beffroi, séparé, de même qu'à la cathédrale d'Utrecht, par une vaste place, du transept et du choeur.

Dans ce cas, sa matière de coffre-fort, sa couleur de daube, sa structure de tuyau d'usine, sa forme de puits à pétrole, son ossature de grande drague pouvant extraire les boues aurifères des Bourses, s'expliqueraient. Elle serait la flèche de Notre-Dame de la Brocante, la flèche privée de cloches, mais armée d'un canon qui annonce l'ouverture et la fin des offices, qui convie les tidèles aux messes de la finance, aux vêpres de l'agio, d'un canon, qui sonne, avec ses volées de poudre, les fêtes liturgiques du Capital!

Elle serait, ainsi que la galerie du dôme monumental qu'elle complète, l'emblème d'une époque dominée par la passion du gain; mais l'inconscient architecte qui l'éleva n'a pas su trouver le style féroce et cauteleux, le caractère démoniaque, que cette parabole exige. Vraiment ce pylône à grilles ferait prendre en haine le métal qui se laisse pâtisser en de telles oeuvres si, dans le prodigieux vaisseau du palais des machines, son incomparable puissance n'éclatait point.

L'intérieur de ce palais est, en effet, superbe. Imaginez une galerie colossale, large comme on n'en vit jamais, plus haute que la plus élevée des nefs, une galerie s'élançant sur des jets d'arceaux, décrivant comme un plein cintre brisé, comme une exorbitante ogive qui rejoint sous le ciel infini des vitres ses vertigineuses pointes, et, dans cet espace formidable, dans tout ce vide, rapetissées, devenues quasi naines, les énormes machines malheureusement trop banales dont les pistons semblent paillarder, dont les roues volent.

La forme de cette salle est empruntée à l'art gothique, mais elle est éclatée, agrandie, folle, impossible à réaliser avec la pierre, originale avec les pieds en calice de ses grands arcs.

Le soir, alors que les lampes Edison s'allument, la galerie s'allonge encore et s'illimite; le phare situé, au centre, apparaît ainsi qu'une ruchu de verre pointillée de feux; des étoiles fourmillent, piquent le cristal dont les tailles brûlent avec les flammes bleues des soufres, rouges des sarments, lilas et orangé des gaz, vertes des torches à catafalques; l'électricien braquc ses lentilles, darde des pinceaux de poussière lumineuse sous, le ciel vitré qui se mue en une nappe d'eau. Des ruisseaux de pierres fines semblent alors couler dans un rayon de lune et les lueurs du prisme surgissent, se promènent autour de la salle en une procession, automatique, réglée, elles passent lentement le long des murs, tantôt informes ou semblables à de légers frottis, tantôt s'évasant en des tulipes de feux, se touffant en des végétations inconnues de flammes!

La souveraine grandeur de ce palais devient féerique; l'on rcconnaît qu'au point de vue de l'art, cette galerie constitue le plus admirable effort que la métallurgie ait jamais tenté.

Seulement, je dois le répéter encore; ainsi qu'à l'Hippodrome, ainsi qu'à la Bibliothèque nationale, cet effort est tout interne. Le palais des machines est grandiose, en tant que nef, qu'intérieur d'un édifice, mais il est nul, en tant qu'extérieur, en tant que façade vue du dehors.

L'architecture n'a donc pas fait un pas nouveau dans cette voie; faute d'un homme de génie, le fer est encore incapable de créer une oeuvre personnelle entière, une véritable oeuvre.

Voyage au bout de la cuite

Grumeaux

gauche : film d'Otar Iosseliani, droite : une loutre morte

Les otaries et les loutres s'accordent sur un point lorsqu'elles disent « vivons aussi sous l'eau ». Sur celui que ça permet l'effacement des interfaces et en plus on sait mieux où est le fond. Et si jamais je suis en partie d'accord c'est parce que je sais nager donc j'ai la science du fond... j'y pense souvent en présence d'une connasse, je me dis « elle est touchée, elle sait pas nager donc elle privilégie la forme ça lui évite d'infuser» c'est une façon commode de renverser la responsabilité sur l'éducation des mouvements marins. Elle s'exprime pas quotidiennement, elle peut pas s'évaluer toute seule et ça devient donc facile de l'évacuer de la berge des quais de Seine. En revanche c'est moins aisé avec les connards qui savent toujours nager et c'est pas faute d'avoir essayé. Les noyer n'a rien à voir avec la précédente interruption volontaire de chaton -IVC- pratiquable le long des fleuves fréquentés. Ici, il faut leur apprendre, à eux les rois du vide sidéral en milieu cranien, une technique à base de mouvements souples du bassin pour favoriser l'impulsion initiale et pour leur garantir une conduite qui gagnera en assurance un carburateur de Renault Fuego accroché à chaque pied. Là vous avez votre chaton en chaussette, l'IVC fonctionnera.


Une fois qu'on a noyé il reste le problème du corps-mort puant à dissoudre. Le résidu peut malgré toutes nos causticités refuser l'engloutissement. Donc si le superficiel c'est toujours son truc on peut tenter l'empaillage du connard flottant afin de garder une trace de son passé nettoyée, tout en lui garantissant à titre posthume une flottaison durable et une haleine à la fraise des bois. Pour la viscère à enlever, là où l'alcool aide à exprimer un mélange d'organe et des idées confondantes, le taxidermiste -du grec transporteur de peau - les extirpe et les sépare, consciencieusement, de la carcasse puante. Les animaux dans la matière n'ont pas précédé les pharaons ce qui témoigne d'un goût plus profond pour l'auto-dérision chez l'homme du Nil : qui n'a pas rêvé de cracher à la gueule d'un grand homme intrinsèquement de paille ? Depuis que les Ménès ont inventé les cultes des morts les plus intelligents de l'humanité, ceux des animaux domestiques et des ichneumons, en se rasant les sourcils si c'est un chat -rituel post IVC- et je ne sais pas pour les crocodiles. Dès lors le crachat post-mortem a pris tellement d'avance qu'on le pratique désormais avant que le destinataire crève. Ceci s'explique à un certain titre car les égyptiens n'étaient pas alcoolophiles ni inconscients, depuis on a fini par prendre l'hybris pour la racine du mot lubricité et Anubis pour une partie anatomique secondaire, tous ces honteux mélanges des genres ont eu pour conséquence l'égarement de l'homme à tête carbonisé pour finalement lui faire perdre pied, alors qu'il était défendu par son corps.

L'Année de la physique

Lutte initiale : physique année zéro

Taken from the book La Pierre de touche, La Science à l'épreuve - Jean-Marc Lévy-Leblond

Le niveau de compréhension fine de la science physique en 2006 est globalement proche du zéro absolu. En France, les sciences dures n'ont pas encore leur place en tant que Culture à part entière. La faute d'une part à une tradition nationale focalisée sur les Arts, la Philosophie et l'Histoire, pour le meilleur et pour le pire. D'autre part parce que le pays s'ampute d'une recherche scientifique digne de ce nom pour des raisons d'inertie organisationnelle et de peur du changement aussi bien dans l'enseignement qu'au niveau politique.

Les études de physique académiques étant ce qu'elles sont, c'est à dire lamentables, il n'est pas rare de croiser des physiciens diplômés qui ne comprennent absolument rien aux concepts qu'ils manipulent au travers d'équations. Ces études dans leur mouture actuelle ont tout simplement pour but de former des techniciens de la physique pouvant produire des petites thèses pour faire avancer les publications du grand professeur du département local. C'est donc bien loin de la formation de futurs chercheurs capables de penser en terme de concepts puis de les formaliser mathématiquement que nous nous trouvons. On a juste oublié que ces personnes deviendront plus tard des chercheurs ET des enseignants. L'avenir est donc assuré, sans sursaut rapide -improbable- la France des sciences dures et de la recherche n'a pas d'avenir à l'échelle de la prochaine génération.

Je n'ai donc qu'une seule prétention ici, me donner bonne conscience en ne cautionnant pas ce sympathique gâchis. Voici quelques clés à conseiller à tous pour s'ouvrir un peu les yeux et s'immuniser contre les apprentis penseurs qui inondent le web de philosophie spiritualiste, se cherchant un bien-fondé scientifique en faisant leur lessive dans deux ou trois livres écrits par des physiciens du XXème siècle sans maîtriser le début du commencement des concepts de base sous-tendant ces théories.

  1. Vidéos :

  2. A lire :

Chachacha

Flexions dans l'air du temps

Dans le sens de lecture : tag à la bombe de M. Chat [Paris], dessin de chat japonais à la craie sur le sol [Düsseldorf], étiquette de chien sur une porte [Paris], tag de chien au marker [Bologne].

"To begin with," said the Cat, "a dog's not mad. You grant that?"
"I suppose so," said Alice
"Well, then, " the Cat went on, "you see a dog growls when it's angry, and wags its tail when it's pleased. Now I growl when I'm pleased, and wag my tail when I'm angry. Therefore I'm mad."
Alice in wonderland - Lewis Carroll - 1865
Depuis 2001, un besoin de s'exprimer sur la rue a poussé des gens à extraire leur animal du bitume. Ça se passe en Europe, dans toutes ses capitales, de façon égale. Le motif oscille souvent entre chien et chat, l'animal est donc d'abord familier et en cela aide à s'apprivoiser le terrain. Le style est issu de l'iconographie de la bande dessinée contemporaine, des lignes claires et épurées, le principe est fonctionnel, c'est plus rapide à exécuter, on prend moins de risque. L'homme y a moins sa place, déjà trop présent dans la rue, trop complexe à dessiner peut-être, le pochoir semble de rigueur pour les tags d'omnivores.

Historiquement, dans les années 80 la recrudescence d'étrons canins battait en brèche le slogan gouvernemental « apprenez leur le caniveau » et faisait naître en France les fresques civiques pour chien avec une flèche qui indique à l'intéressé la marche à suivre. Depuis l'an 2001, le terrorisme est dans le vent et le chien comme l'homme est sévèrement puni s'il abandonne un effet personnel dans un lieu publique. La lutte pour la délinquance institué par Nicolas Sarkozy a fait appel d'air. L'interdiction s'émancipant, le graffiti canin illégal est en essor.

Et le chat dans tout ça ? Le chat, il est sans doute du Chester et son père s'appellerait alors Lewis Carroll. Ses variantes chatrés des écoles d'animation d'après guerre lui ont fait pas mal de pub (cartoon américain et manga après Tezuka). Mais pourquoi le chat ? C'est un animal propre qui ne défèque pas au milieu de la rue, il ne fait pas parti des cibles privilégiées par la "Brigade Anti-Criminelle-Aidant-Ses-Aristocrates-Blancs-Légerement-Emmerdants" qui est plutôt un accessoire pour chien sans mémoire ni dignité. C'est peut être justement là qu'il faut chercher la justification : le chat est le bras d'Honneur de la rue, la défiance aux règles qui se sclérosent au lieu de s'adapter aux autres réalités. Si de surcroît il arbore un grin et qu'effacé du mur il réapparaît peu après sur un toit, plus loin, alors vous comprendrez pourquoi le chat et pas tout à fait le Saint mouton exupérien.

Sanglophone go back où mal y pense

Conjonctivite en la Mancha

taken from Un Chien Andalou de Luis Buñuel
Aujourd'hui pour des raisons d'Honneur, je ne m'adresserais pas aux lecteurs pour lesquels Insulaire s'oppose à Incontinent.
Comme dirait Georges-Christophe de Claretémontagnasse - hu....oui, ok, Lichtenberg...- "L'art si bien cultivé aujourd'hui, de rendre les gens mécontents de leur sort."

Si l'on quitte les batailles centenaires des préfixes, Encyclopédiste pourrait effectivement s'opposer à intellectual. Le premier réfère à une connaissance acquise mécaniquement à la force de l'index droit et si possible il y a deux-cents ans, alors que le second ventouse au jus synaptique du poulpe susnommé depuis quelques décénies.
Pour ceux qui méprisent les intellectuels : continuez, s'ils aiment tant leur sobriquet c'est qu'ils le déservent. Sâchez simplement reconnaître l'ignorance de votre index pointu, qui que vous dénominassiez. Le jour où vous l'auriez suffisament errodé dans vos orifices nasals vous pourriez alors vous faire passer pour un burineur de paperasse relifaire alors que votre expérience n'est que spéléonasale.

Soyez sans crainte, Démosthène était aussi un eunuque larynxé et ça ne l'a pas empêché de rejoindre les "Quelqu'un" posthumes trois pièces plaqués ronce de conifère. Georges-Christophe le dit d'ailleurs valeureusement en parlant de son fidèle butler tout désavoué "Sa prononciation rappelait celle de Démosthène, quand il avait la bouche pleine de cailloux.", ça ne l'a pas empêché de devenir butler et anglophone simultanément.