"Everything is in the hat" Harold Sakata
>Article original publié dans le L.A. Time, traduit par le Courrier international.
Les années 60 étaient en ébullition. Je tentai de les transformer en matière romanesque. Je décou- vris la picole. Je découvris la dope sans tout le baratin contre-culturel qui va avec. Je m'explosais la tronche et arpentais L.A. mentalement. Dans ce chambardement social, ce qui m'intéressait, ce n'était pas les discours à la con mais la violence. Les émeutes de Watts. Les meurtres commis par Jack Kirschke. Des crimes sexuels en pagaille. J'avais tout L.A. dans mon objectif. Une immersion dans le temps et l'espace.
Passage des années 60 aux années 70. Encore des meurtres sexuels, les Black Panthers défraient la chronique, la famille Manson se paie du bon temps. L.A. me tenait, me pinçait et me dorlotait. Les chambres d'hôtel du centre coûtaient 12 billets la semaine - des lieux sûrs, tous. L.A. était à la fois refuge et zone dangereuse. J'avais un instinct de prédateur pour les itinéraires sûrs. Mon quotient de sécurité égalait mon quotient de risque. En me libérant l'esprit, le filet de sécurité de mon environnement me permettait de penser dangereusement et de m'enfoncer à mon propre rythme dans l'autodestruction. Je volais des livres et de la nourriture dans les magasins. Je partais des restos sans payer. Je lisais dans les bibliothèques publiques et caressais le rêve cinglé de devenir un grand écrivain. Je dormais dans des piaules infectes. Quand je me faisais virer, j'allais m'écrouler dans les parcs ou dans les chiottes d'une station-service. Je rentrais chez les gens et embarquais des soutiens-gorge et des petites culottes. Je partageais des morceaux de viande volés avec des chiens errants auxquels je tenais de longs discours. Je bouffais des cachets, buvais comme un trou, fumais de l'herbe et m'envoyais du sirop pour la toux. Je lisais des polars. J'allais voir des thrillers. Je regardais les enquêtes de flics à la télé. Je vendais mon sang 5 billets le demi-litre. Je forçais les serrures des laveries d'immeuble et volais l'argent des machines et des séchoirs. Je fis plusieurs séjours à la prison du comté pour des trucs débiles. J'arpentais L. A. dans tous les sens. Je me bouchais les oreilles avec du coton pour faire taire des voix inexistantes. Je planquais des magazines de cul dans tous les buis- sons de L.A. Je resquillais dans les cinémas pornos. Je matais les femmes assis aux abribus.
L. A. : tempéré, ensoleillé, idéal pour la vie en plein air. Le champ des possibles, qui se réduit un jour à vivre ou à mourir.
Le toit était rugueux et recouvert de toile goudronnée. En haut de l'escalier, il y avait comme un abri. Au réveil, je ne me souvenais plus de mon nom. J'essayais. Je m'efforçais de reconnecter mes neurones. Je me souvenais d'autres noms. Le mien refusait de revenir.
On était en juin 75. J'avais 27 ans. J'étais sorti trois semaines plus tôt d'une cure de désintoxication alcoolique à Long Beach. L'immeuble était au coin de Pico et Robertson. Un copain vivait au premier. Je ne me souvenais plus de mon nom. J'essayai pendant plus d'une heure. Mes synapses continuaient à grésiller. Je me mis à gueuler. Mon pote m'entendit et appela une ambulance. Les types en blouse blanche m'embarquèrent au County General.
Mes hurlements m'avaient laissé sans voix. Quel- qu'un m'enfonça une aiguille dans le bras. Mon esprit se vida et quand je me réveillai je parvins à articuler mon nom. Formuler mon identité m'horrifia. Je n'avais ni endroit à fuir ni refuge possible.
Cela me calma d'avoir survécu. L'éducation luthérienne de mon enfance refît surface. J'avais retrouve mes esprits. C'était un prêt temporaire de Dieu. Ma panne de cerveau était des représailles divines à mes transgressions. C'est ce que je croyais à l'époque. Je ne peux pas dire que je n'y crois plus. J'eus ensuite des ennuis pulmonaires. Je survécus. Je repris ma vie de plein air avec retenue et circonspection. Je m'abstins de voler. Je me fis engager comme caddie dans un country-club chicos. Je me dégotai un appart pas cher. Je repris mes marches dans L.A. d'un pas plus posé. Ma peur de moi-même se métamorphosa en peur de L. A. Je l'auscultais comme un toubib.
L.A. m'avait flanqué une overdose. L'excitation extrême m'avait cramé les neurones. J'avais violé un bel endroit. J'en avais usurpé l'essence pour me raconter des histoires malsaines. Mon esprit était contaminé par un virus de L.A. Des mauvaises pensées et des stimuli excessifs étaient capables de me détruire. C'est ce que je croyais à l'époque. Je ne peux pas dire que je n'y crois plus. A l'époque, j'étais un mystique conservateur, et je le reste.
J'essayais de maintenir L.A. à une distance mentale convenable. Je me débattais avec le remords et commençais à ressentir les morsures de l'ambition. Elles me tourmentaient et me ravageaient et me mettaient sens dessus dessous. Je savais que je devais changer ma vie de A à Z.
C'est ce que je fis. En 77, j'arrêtai de boire. J'avais trouvé un moyen de rendre hommage à L.A. et de lui rembourser ma lourde dette. Une histoire m'était venue. Ma sobriété lui avait permis de se construire. Je savais que c'était un roman. Je savais que je devais l'écrire.
Je l'écrivis. Je l'intitulai Brown's Requiem. Avon Books le publia en septembre 81 et me paya des clopinettes. Je me tirai vite fait de la ville avec l'argent. L.A. était trop vieux, trop neuf, trop encombré de mes morts. Je Partis m'installer à l'Est pour écrire sur L. A. à distance respectable. Je pensais avoir surmonté la malédiction de ma ville natale. Je me trompais sur toute la ligne.
Banlieue de New York. Cinq autres romans en cinq ans. Une maîtrise croissante du métier. Passage à la dimension supérieure. Longue débauche canalisée dans la suprême éthique du travail. L.A. ? Contenu dans mes livres. Divorcé de l'ici-et-maintenant, réduit au là- bas et alors.
Le Dahlia noir rut mon septième roman^J'en avais délibérément retardé récriture. Je voulais d'abord acquérir une puissance narrative. Il fallait que je me prépare à affronter la vie dans le L.A. de 47. Des fantômes risquaient de s'échapper de leurs compartiments aux volets clos. Geneva Hilliker Ellroy pouvait me tendre une embuscade.
Cela ne se produisit pas. J'attaquai L.A. 47. Je reconstruisis le L. A. de l'époque suivant mon propre cahier des charges. Suivit une tournée de promotion. J'exploitai la confluence Jean-Betty - un vrai filon médiatique. Le Dahlia noir devint un best-seller. J'ai réduit l'histoire Jean-Betty à des phrases à l'emporte pièce et je l'ai vendue comme une marchandise de gros. Le livre était passionné et l'histoire doulou- reusement rendue. Mes prestations promotionnelles étaient à la fois convaincantes et désinvoltes. La tour- née était une tentative de bannissement. Je m'adressais avec brusquerie à Jean et à Betty. Je vous ai sur- montées, j'ai supplanté votre influence, j'en ai fini avec vous. Je me trompais.
Je décidai de vivre exclusivement dans le L.A. de l'époque. J'écrivis Le Grand Nulle Pan et vécus dans le L.A. 1950. L.A. Confidential couvrait la période de 50 à 58. Whitejazz allait jusqu'en 59. J'appelai l'en- semble Le Quatuor de Los Angeles. Je répétais l'histoire de Jean-Betty en l'édulcorant au point de la rendre ennuyeuse et enchaînais avec insouciance mes rafles sur le L.A. de l'époque. La répétition finit par anéantir ma passion pour le L.A. de l'époque. Mes séjours dans
le LA de maintenant confirmèrent que j'étais au bout du rouleau. Pavais un nom, de l'argent. Je vivais a l'hôtel dans des suites et courais après les femmes. Je t'en tais de me réapproprier L.A. sur la base de mon tue ces. Ce fut un échec. Je décidai de quitter LA par l'écriture. Je décidai d'écrire des livres non-L.A.
Ma vie personnelle progressait de façon chaotique. Je rencontrai une femme, l'épousai, en divorçais pour en épouser une autre. Je déménageai de NewYork dans le Connecticut, puis à Kansas City. Mégalo je travaillais d'arrache-pied. J'avalais des litres de café et rédigeais des ébauches de 300 pages pour ma romans. Mes livres étaient des constructions monumentales. Mes tournées de promotion, des expéditions épiques. Mes amis me conseillaient de lever le pied. Je ne les écoutais pas.
American Tabloid sortit en 95. Il explorait la corruption généralisée qui régnait sous la présidence de Kennedy. Je passai du LA. de l'époque aux USA de l'époque. J'élargis ma vision de L.A. au pays entier. Je pensais me débarrasser une fois pour toutes de LA. Je pensais avoir baisé ma ville natale. Une fois encore, je me trompais.
Les événements se croisaient. Un ami journaliste eut accès au dossier d'homicide de ma mère. Il écrivait un article sur les homicides non élucidés de la San Gabriel Valley. Ma femme m'offrit un cadeau pour Noël. C'était une photo de presse datée du 22 juin 58. J'étais dans le garage d'un voisin. J'étais livide. Un flic venait de me dire : "Fiston, ta mère est morte."
Je sais lire les signes. Je sais reconnaître la convergence. Je sais saisir une occasion.
Je me dégotai une commande pour un magazine. Vas-y, va voir le dossier de ta mère et rapporte-nous un article.
Encore une fois LA me fichait une claque en pleine figure. J'ai pris l'avion pour aller consulter le dossier. Un enquêteur du bureau du shérif nommé Bill Stoner m'a raconté ce qu'il contenait. Cela faisait froid dans le dos. C'était ma mère et le LA. de l'époque qui revenaient avec une force irrépressible. Je compris qu'il fallait que je développe l'article pour en faire un livre.
Je compris que je devais reprendre l'enquête sur le meurtre de ma mère.
j'ai négocié un contrat avec un pourcentage pour Bill Stoner. Pendant un an et demi, on a recherché la trace de l'assassin de ma mère. On a fait des kilomètres et redécouvert L.A. C'était un L.A. tout neuf. La San Gabriel Valley ressuscitée. Toujours noyée dans le smog, toujours écrasée de soleil, mais hypra-multiculturelle maintenant. De nouveaux échangeurs, une pollution dingue, une flopée de mini-centres commerciaux avec salons de manucure et takeaway thaïs.
On a tourné en voiture. Parlé. Etudié des rapports d'enquête, interrogé des gens, dressé une liste d'indices. Je découvrais ma mère, plus vivante que morte maintenant. Je me mettais à l'aimer pour de bon. Nous n'avons pas trouvé son assassin. Ça n'avait pas d'importance. J'avais découvert un présage d'elle et, de façon accessoire, des présages du L.A. d'alors et de maintenant.
Nouvelles migrations. Des tonnes d'immigrés. Tailleurs, marchands d'épices, vendeurs de beignets. Cuisines concurrentes se disputant l'espace dans les centres commerciaux et l'appétit des Anglos. Passer de maintenant à alors. Examiner les clichés des rap- ports de police d'alors. Familles nombreuses entassées dans les appartements exigus d'après guerre. Yeux tristes et pleins d'espoir. De vrais immigrés de L.A., pas les dingues camés de mon enfance.
J'ai écrit le livre et je l'ai intitulé Ma part d'ombre. C'était la vie de ma mère, ma vie, celle de Bill Stoner. Rien n'était inventé. Cette fois, j'avais mis le paquet. C'a été de nouveau la frénésie médiatique. J'ai raconté deux mille fois encore mon histoire de L.A. Chaque fois je me rapprochais du pétage de plombs. L'adaptation de L.A. Confidenlial est sortie en salles. Deux mille
lois encore. Sept pays et trente-deux villes américaines. J'ai pris l'avion pour Paris et filé vers le sud.
Impossible de dormir. Mon esprit refusait de décrocher. Je me suis découvert des boutons dans le dos. Pétais persuadé que c'étaient des tumeurs malignes. Je craignais une mort imminente. American Death Trip était un best-seller mondial. J'étais à l'apogée de la reconnaissance publique et j'étais en train de devenir dingue.
Impossible de dormir. J'étais pris de vertiges, j'avais du coton dans la tête et des sueurs froides pendant les interviews. Je faisais des lectures dans des librairies sans me mélanger les pinceaux alors que j'étais mort d'épuisement. J'enlevais ma chemise cinquante fois par jour pour voir si je n'avais pas de lésions.
France, Italie, Pays-Bas, Espagne, Grande-Bretagne. J'attirais les foules et les charmais de façon insensée, cachets. Je m'en passais uniquement pour travailler : je n'écrivais jamais quand j'étais défoncé. J'écrivis de& scénarios et des articles pour des magazines et Laissai mon nouveau roman en plan. Ma mégalomanie de romancier me terrifiait. Je ne pouvais pas encore retourner à la pure œuvre de ma vie.
Je me sentais en danger. J'étais incapable de réguler mon chaos intérieur ou de le sublimer par la création. Kansas City était dangereux. J'avais affreusement besoin d'une zone de sécurité physique. La côte Ouest me faisait signe. C'aurait dû être un indice. En juillet 02, on s'est installés à Carmel. On a acheté une maison qu'on a meublée grand luxe. Ce fut un flop. Mon mariage égrenait ses dix coups avant le K.-O. Carmel donnait froid dans le dos : tout sauf un refuge.
Oui, mais L. A. était proche.
Indices, présages, projections oniriques.
J'y allais souvent en voiture. Je me cachais de ma femme et traînais avec des amis. L'ambivalence de LA me foutait en l'air. Je t'aime, je te hais, j'ai besoin de toi. Je t'en prie, viens vite, et maintenant dégage.
Bien souvent la destinée n'est que le déni poussé jusqu'au point de rupture. Ma consommation de dope augmentait. Je fis trois OD pendant l'été 03. La terreur du toit me reprenait. Je m'en alimentais, en tirais des leçons et lui adressais des prières. Je suivis une cure de désintox en août. Je n'ai plus rien pris depuis.
Je survis toujours. Dieu m'a accordé ce talent. Je suis un opportuniste de L.A. J'ai eu ma licence d'alchimiste à L.A. Je sais transformer la bouse en or.
Ce texte est un document de voyage et un avis de retour. Ce sera ma dernière déclaration autobiographique, qui peut se résumer à cela : mon lieu de naissance a fait de moi ce que je suis, je l'ai fui, j'y suis revenu.
Ma femme et moi avons divorcé. Je cavalais trop. Elle m'a fait don de son pardon avec humour. Reste une amitié indestructible. L'adaptation du Dahlia noir sort [aux Etats-Unis] en septembre. Je travaille à la suite d'American Death Trip. Ce sera mon meilleur roman. Les opportunistes ont le droit de se vanter - s'ils tiennent parole. Je l'ai toujours fait et le ferai toujours.
Ce sera mon dernier roman non-L.A. Après ça, je n'écrirai plus que sur ma ville natale.
Je me suis réinstallé à LA. il y a trois semaines. C'est le seul endroit où je me sente en sécurité. J'ai un superbe appart à deux pas de là où je traînais dans ma jeunesse et j'ai une voiture de sport d'arriviste. Je veux vivre ici, je veux travailler ici, je veux finir mes jours ici. Je veux sentir cette stimulation toujours nouvelle et si familière que seul procure L.A. Je veux me réapproprier L.A. avec un imaginaire mûr et revitalisé.
Aujourd'hui, mon ancien quartier s'appelle Korea-town. Mon ancien marché est une église coréenne, mon ancien bar de quartier un club privé coréen. J'ai roulé dans Western Avenue ce matin. Les vieux immeubles ont de nouvelles façades. Toutes les enseignes sont en coréen. J'ai vu des Coréens faire la queue devant des magasins où j'allais voler autrefois. Je veux savoir qui sont ces gens et pourquoi ils sont venus ici. Je veux qu'ils prospèrent. Je veux qu'ils saisissent leur chance et qu'ils sachent la rendre avec amour.
James Ellroy, juin 2006 (traduit de l'anglais par Gilles Bertolt)
* Le célèbre joueur de base-bail, mort en 1941, était atteint de sclérose latérale amyotrophique et l'ancien président des Etats-Unis de la maladie d'Alzbeimer.








